Je suis heureuse de partager cette nouvelle avec vous : Cent dirhams - nouvelle avec laquelle j'ai participé au prix de la nouvelle de Tanger organisé par le Magazine
littéraire du Maroc mlm - a reçu le 2ème prix
Cent dirhams, c’est ce que ma mère m’a conseillé de prévoir à chaque fois que je sors à Casablanca. Casablanca. Une ville qui allait m’accueillir après
mes quelques années d’expatriation en France.
« Tu as tout à apprendre de Casablanca » m’avait dit d’un sourire soupirant un bidaoui rencontré à l’aéroport de Paris.
Désormais, j’allais mesurer le sens et la véracité de sa déclaration, moi, qui voyais ce retour de l’œil de celui qui rentre chez lui le soir après une longue journée de travail.
Non pas que mes jours en France m’étaient insupportables, loin de là, mais ce retour aux sources marocaines n’était pas pour me déplaire. L’aventure, le changement, la
découverte, voilà des mots qui donnent un sens à ma vie et qui résument parfaitement ma quête perpétuelle de nouveautés.
Des nouveautés, Casablanca allait certainement m’en apporter. Il est vrai que, de cette ville, je ne connais que la mosquée, aussi belle et
grandiose que cette affiche qui trône toujours au beau milieu du salon, chez mes parents. Une affiche, attestant de leur participation financière au projet de réalisation de la mosquée,
sur laquelle on pouvait déjà admirer la beauté de l’édifice, digne d’un magnifique tableau, une œuvre d’art que beaucoup de Marocains exposaient en signe de patriotisme (de
soumission aussi peut être) dans leur salon ou encore dans leurs commerces. Enfin, ce n’est pas de cela que je veux parler aujourd’hui.
Ma première nuit dans l’appartement casablancais qui nous a accueilli a été agitée. Je n’ai pu trouver le sommeil. D’abord, on
entendait toutes les voitures qui circulaient, et ça ne désemplissait pas. En tous cas, pour une résidence de haut standing, il ne me semble pas que le vitrage soit double. Et puis, il y avait ce
chien qui n’arrêtait pas d’aboyer et ce coq qui chantait avant même les aurores. A croire que le vacarme régnant avait déréglé son horloge biologique.
A la venue du matin, je suis sortie. Pressée. Comme si j’avais peur de rater un rendez-vous. Pourtant, je n’en avais pas.
Je me suis assise sur la terrasse d’un des trois cafés attenants à l’école française. Entre café
Maradona, Café Barca et Business café mon choix s’est au hasard porté sur le dernier. J’ai pris place et me suis de suite rendue compte que j’étais comme sur une tribune. En public
très attentif, mes voisins – une écrasante majorité d’hommes- avaient l’air assidu et habitué à admirer les nounous et mamans accompagnant leurs chérubins à l’école. Le trottoir avait des airs de
podium. Certaines passaient la tête haute, l’habit exubérant, trainant leur enfant comme on promène un caniche. D’autres, en tenue plus cool, se permettaient des prouesses ludiques
avec l’enfant (pas toujours des mamans) et en profitaient même pour échanger quelques regards rapides mais intenses avec un membre du public…
« A défaut d’acheter, mon frère, on admire- c’est le proverbe qui nous apprend ça » disait une
voix jouissante.
Je me suis délectée à avaler un msemen beurre et miel chaud et croustillant accompagné d’un nouss nouss
justement dosé. Ah ! ce que j’adore cette saveur du bled…
En demandant l’addition, j’ai remarqué sur le comptoir une pile de feuilles à la mine grisée par le passage dans la photocopieuse : 50 centimes la chabaka du
jour. Pas étonnant que la presse se porte mal !
J’ai mis quelques pièces dans une boîte sur la quelle était écris « Pourvoir »- Choisissez entre voir, pourvoir ou pourboire… A vous de voir !- avant de demander au
garçon de café :
- Où se trouve le centre culturel le plus proche? »
- Centre… vous voulez dire le centre ville Madame ou le centre d’appel qui vient d’ouvrir à côté ? Ca va pas... ?
(Le « Ca va pas » sortait de sa bouche sans contrôle aucun. Un vrai tic de langage à mon sens révélateur)
- Ni l’un ni l’autre, ai-je répondu très sérieusement. Je veux dire un lieu avec une bibliothèque, des
expositions …
- Des expositions ! Ca va pas ! La dernière en date que j’ai visitée était une expo commerciale de produits chinois Madame. Vous
devriez allez voir, je crois que c’est le dernier jour aujourd’hui. …Pas ! Ils sont tellement forts. Vous pourrez même y acheter des babouches. On jurerait sur Allah que ce sont des marocaines
…
- Vous voulez dire quoi ? Où est-ce qu’on peut se réunir pour discuter, s’adonner à un passetemps, s’ouvrir à l’art, la
culture….
- Vous avez dit passe-temps. Ca va pas. Ben ! C’est ici au café que les gens viennent passer du temps, discuter d’un bon
match de foot qu’ils viennent de regarder sur notre méga écran hyper plat. Ca va pas…on est encore mieux équipés que le Barca…
- Le Barca ? Ah oui !
Une de ces chanteuses libaniaises, bien déshabillée, gesticulait sur l’écran. On n’entendait même pas la musique… Je l’ai regardée tout
de même un instant comme lorsqu’on tombe par hasard sur une chaîne X.
- Celle là vraiment : Ca va pas !… a grommelé le garçon à mon départ.
Direction le souk de fruits et légumes, à bord d’un taxi rouge au moteur toussotant. L’intérieur du taxi était surchargé de
décorations religieuses. Des chapelets encerclaient le rétroviseur, divers versets et prières étaient collés sur les vitres, il y avait même un tapis de prière miniature sur la plage
arrière.
Une odeur de gasoil mêlée à de l’encens commençait à me donner la nausée quand une voix nasillarde m’a adressé la parole :
- Où voulez vous aller si Dieu le clément le miséricordieux le veut ?
- Au souk de Derb Ghallef s’il vous plaît, ai-je répondu, gênée par ce regard noir accentué par le khôl qui me fusillait
depuis le rétroviseur.
Le chauffeur de taxi, communément appelé au Maroc molataxi, était habillé à la mode afghane. J’étais à deux doigts de m’esclaffer en pensant : Ce
n’est pas un molataxi, c’est un Mollah Taxi ».
- Vous êtes ma sœur de religion ? me demanda le Mollah Taxi qui semblait avoir changé de fusil d’épaule. Son regard semblait radoucit mais
cette métamorphose ne m’inspirait guère confiance.
- Oui, oui, ai-je répondu d’une voix craintive devant tant de curiosité.
- Alors, je peux me permettre de vous aviser. Quand Allah aime une personne, il la rend aimable par les autres. Votre visage- bien que découvert- révèle bonté et
croyance sous-jacentes. Cela n’est pas invisible aux yeux du bon musulman (Il se retournait et me dévisageait) vous êtes dans la fleur de l’âge, et vous êtes une fleur. Méfiez-vous
des loups qui rôdent dans les rues. Votre tenue n’est pas décente chère sœur (il se retournait de plus en plus en me regardant de la tête aux pieds avec insistance). Je me permets de vous dire ça
uniquement parce que je vous crois digne de conseils. Votre chevelure est belle –disait-il en joignant la parole au regard baladeur- et mérite d’être couverte. Votre visage éveille
les désirs, la burqua est fortement recommandée dans ce cas- Satan rôde autour de votre corps, vous auriez dû porter des vêtements plus amples- à ce stade,
il m’avait violée du regard.
J’avais visiblement affaire à un fanatique de la pire espèce. Devant sa sournoiserie, j’ai opté pour le silence.
Il s’est ensuite penché vers la boîte à gants et en a sortit un paquet qu’il m’a mis sur les genoux.
- Un cadeau pour la sœur musulmane : une burqua ! Et boom ! Il avait heurté la voiture arrêtée devant nous au feu rouge.
Burqua made in ….stan dans le sac, me voilà au milieu du souk des fruits et légumes. Depuis toute petite
j’y adore l’ambiance, les saveurs et les senteurs. J’ai longtemps pensé que le souk, c’était un théâtre grandeur nature.
- Ne la choisis jamais grosse et fripée, choisis-la petite et futée, hurlait un vendeur de tomates.
- Dix dirhams le kilo de sardines, à bas la famine, criait une voix juvénile.
Le vendeur de sardines, un jeune, la quinzaine, au look gavroche avait les mains tout écorchées à force
d’écailler le poisson. Il vidait les sardines, leur tirait le squelette comme on fait avec une fermeture éclair, avant de rincer les filets dans un bac en plastique qui avait servi de poubelle
dans une vie antérieure.
Une appétissante odeur de friture s’échappait d’une échoppe. Je m’y suis arrêtée pour le plaisir des yeux d’abord, mais les plaisirs des
narines et de la bouche ont vite suivit. Bien que très modeste, la boutique semblait d’une propreté irréprochable. Pour preuve, le grand nombre de clients qui se bousculaient devant le banc qui
servait de comptoir. Plusieurs hommes avalaient sur le pouce sardines frites et maakouda en sandwichs. Il y avait aussi de la
ryouza qui était servie dans des bols en plastique blancs. Ils dévoraient leurs morceaux de pain débordant d’une farce généreuse avec une telle rapidité ! On croirait
que c’est leur seul repas de la journée, pourtant ce n’est qu’un casse-croûte du milieu de matinée, si j’ai bien compris.
Derrière le comptoir, deux jeunes hommes s’occupaient du service. Un troisième assurait la cuisson dans deux friteuses à la fois. Une, dont
l’huile était plus foncée était réservée aux sardines qu’il passait d’abord dans un saladier rempli de farine avant un plongeon rapide dans l’huile crépitante. L’autre était réservée aux
boulettes de maakouda. Ma gourmandise préférée parmi le menu de « chez Mac Omar ».
Tous les sandwichs étaient emballés dans un papier glacé auréolé ici et là de tâches d’huile. Un jeune garçon –chargé du
merchandising - à peine pubère, mais dont la moustache a déjà marqué son territoire, ramassait les papiers jetés parterre par les clients et criait d’une voix rauque : «remplis toi chez Mac Omar,
laisse Mac Donald à Mickey»
En rangeant la monnaie de ma maakouda j’ai constaté que mon portable n’était plus dans
mon sac.
L’avais-je oublié sur la table du Barca, euh du Business café ? …chez le Mollah taxi peut-être ? Ou me l’a-t-on subtilement chipé dans les bousculades du souk ? Bon, à quoi bon pleurer
derrière la dépouille !
Le moustachu précoce m’indiqua le quartier NTIC de Derb Ghallef. Et oui ! Au fil des ans Derb Ghallef a pris de l’ampleur, et s’est organisé
dans son désordre : quartier NTIC, prêt à porter, ameublement et j’en passe.
J’ai acheté un portable dernier cri à un prix défiant toute concurrence. Le vendeur, un jeune, aussi bien habillé qu’un jeune trader de la
city, m’a même assuré que toutes les puces du monde entier pouvaient y fonctionner. Il me disait à chaque fois : « C’est un appareil flashé…. Vous ne trouverez jamais de flashé chez
les opérateurs…. Tout le monde vient les flasher… » Enfin, je flashe, tu flashes il flashe. .. ça doit être un truc illégal non ?
Une musique au volume assourdissant me faisait trembler le fond de l’oreille à me donner le vertige. La boutique, tout
en tôle de zinc, frôlait l’effondrement à chaque pic. Il y avait là des CDs audio et aussi des films en DVD.
- Qu’est ce qui intéresse ma sœur ? un film américain, l’action, la comédie, l’horreur ? Ici tu trouves tout ce que tu
veux ? Des States jusqu’à Bollywood, en passant par la France, on a même les chtis !
- Du Maroc, vous avez ? Moi je veux du cinéma du Maroc.
- J’ai toutes les nouveautés. Mais il n’ya pas grand-chose.
Ma main se posa sur un CD avec en couverture, un homme en train d’étendre le linge.
- Ca c’est Number One, ou comment un homme qui en était un, un vrai, est devenu, à cause des femmes, comme une
femme…
- mmm, je vois, je le veux.
- Mais le top c’est Casanegra, c’est l’histoire de deux vrais mecs de Casa. Pas la blanca, la negra, a-t-il dit dans un éclat de rire
qui me doucha de salive.
- Je le prends aussi.
- Oui mais le top du top c’est Lola.
- Lola ?
- C’est l’histoire dune américaine qui fait de la danse .
- Et puis ?
- Elle danse beaucoup dans le film.
- Je le prends aussi. Combien ?
- Sept dirhams fois trois, vingt et un. Vive le piratage, n’est ce pas Madame ?
- Ah non. Donnez-moi des originaux s’il vous plaît.
- On n’a pas ça. Mais vous arrivez d’où, dites-moi ? Je ne sais même pas où ça se trouve.
- Pas étonnant que le cinéma se porte mal.
- Vous vous trompez, c’est le piratage qui permet au gens d’accéder au cinéma et à la musique. Sans le piratage, ils seraient incultes ! Bon, vous les voulez ?
»
- Si j’ai pas le choix ! »
Savourer son sandwich de maakouda au pied de la mosquée Hassan II, les yeux éblouis par le bleu, je ne sais pas
si c’est le bleu de la mer ou le bleu du ciel, qu’importe ! C’est le pied ! Un vent marin me caresse le visage de sa main tiède au point de me fermer les yeux. Je ne vois plus rien.
Je suis heureuse. Le vent est agréable. Il est comme un homme fort et tiède. Un homme bleu peut-être. Qui a côtoyé le désert et la mer. Il essaie de me porter. M’emporter. N’y arrivant pas, il
commence par dénouer puis me déshabiller de mon foulard. Il l’emporte. Je me laisse faire. Les yeux fermés. C’est mieux comme ça. Même les yeux fermés, je vois le bleu. J’en suis
imprégnée.
Je ne sais pas combien de temps durent une absence, un sommeil, une jouissance peut-être. Qu’importe le temps. C’est le temps qui donne de la valeur à
l’intemporel. Mais qu’est ce que le temps devant ce qui est intemporel.
Le vent devint soudain froid. Ses caresses n’étaient plus légères. Il était même un peu lourd. Je commençais à lui donner l’allure d’un homme de glace. Un homme de marbre. Aux mains froides
et tranchantes comme une lame de rasoir. L’image m’effraya. J’ouvris les yeux
L’homme se tenait tout prêt de moi. L’ombre de sa casquette noire signée d’un trait blanc irrégulier voilait la moitié
supérieure de son visage. Ses dents, d’un blanc éclatant, réfléchissaient si bien la lumière puissante ambiante. Il avait aussi un joli nez. Un nez pointu et
fier.
Les poils irréguliers sur l’ovale de son visage et le parfum vanillé de son bubble-gum me firent tout de suite penser que l’homme était un homme
enfant.
Des entailles sur la paume des mains me donnèrent une impression de déjà vu.
Il retira sa longue et fine main de ma joue droite. Ce n’est qu’à ce moment là que j’ai aperçu la lame de rasoir collée sur la paume de sa main. Un
magicien.
- Je n’ai pas envie de dessiner la marque de ma casquette sur ta jolie joue. Alors ? Qu’as-tu de beau dans ce sac pour ce gentil frère qui
se tient devant toi ?
J’ai alors lâché mon sac comme on tente de se débarrasser d’un insecte qui nous colle. Un insecte répugnant.
- Qu’y a-t-il d’intéressant dans ce sac ?... Ah ! Casanegra ! Je l’ai vue au point de connaître les répliques par
cœur. Lola ! je l’ai tellement serrée la nuit … Number one ! Tu jugeras toi même ce looser… Oh ! Je préfère ca !
Un Black Marie ! Oh Marie ! Ça c’est pour moi ! …c’est quoi ça là ? Une robe ? Ah ! C’est pour toi, mais il va falloir qu’on échange : tu me donnes le blouson en cuir que tu portes. Allez ! Il
n’y a même pas d’argent dans le sac ! S’il n’ ya pas d’argent, je dessine la marque.
- Prenez le sac, c’est un LV…
- Tu te moques de moi ou quoi ? Il est comme les CDs ton sac. Il n’est pas d’origine.
Il s’esclaffa :
- Tu crois que je vais pouvoir le flasher ? »
Au moment où la main du magicien se tendit vers ma joue : cent dirhams ! J’ai sorti le billet tout froissé qui dormait dans la poche de mon jean, sur
recommandation de ma mère.
La mer jette un voile humide sur les lieux. Je distingue à peine l’homme disparaître dans la brume. Comme par magie. Il disparaît.
Je ne vois plus la mosquée. Je commence à avoir froid.
Je rentre à pieds, vêtue de ma burqua, mon sac LV en bandoulière.
Leïla Bahsaïn-Monnier
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